BALTASAR KORMÁKUR

Baltasar Kormákur est né à Reykjavik, en Islande, en 1966. Il a obtenu son diplôme d’acteur de l’Académie Nationale des Beaux-Arts Islandaise en 1990 et a été immédiatement engagé par le Théâtre National d’Islande où il exerça son talent jusqu’en 1997 ; il y était l’un des jeunes comédiens les plus en vue.
Au cours de ses deux dernières années de contrat, il a aussi mis en scène des projets ambitieux, aussi bien pour le Théâtre National d’Islande qu’à l’étranger.
Il a créé la société Blueeyes Productions pour son premier long métrage, 101 REYKJAVIK, sur lequel Baltasar Kormákur était à la fois réalisateur, scénariste, acteur et producteur. Depuis, il s’est surtout concentré sur les activités de scénariste, réalisateur et producteur. Ses films 101 REYKJAVIK (2000), et THE SEA (2002) ont été sélectionnés dans de nombreux festivals internationaux (Toronto, San Sebastian, Locarno, Istanbul, Thessalonique, Tbilisi, Bogota, Buenos Aires…). Le numéro de janvier 2001 de Variety L.A. le consacre dans son top 10 des nouveaux réalisateurs les plus prometteurs, aux côtés de Christopher Nolan et d’Alejandro G. Iñárritu.
JAR CITY (titre original : Myrin), plus grand succès commercial d’Islande en 2006, a été vu par un tiers de la population islandaise.


ENTRETIEN AVEC LE REALISATEUR

Après 101 REYKJAVIK et THE SEA, vous vous appropriez cette fois le thriller en l’inscrivant au coeur de l’identité islandaise...
Malgré les apparences, ce qui m’a conduit jusqu’à JAR CITY, c’est la complexité des rapports humains. Quand j’ai lu le roman, plusieurs thèmes m’ont fasciné d’emblée, comme les secrets inavoués, les liens du sang et la génétique qui permet de remonter loin dans les origines, y compris d’aller remuer le passé de votre grand-mère. D’ailleurs, je ne suis pas certain que la mienne apprécierait (rires).
Il y avait aussi cette confrontation entre deux visages de l’Islande : l’un, urbain et moderne, l’autre moins glamour et dont l’Office de tourisme se garde de vanter les mérites : c’est une partie du territoire méconnue, sauvage, où se succèdent des petits villages perdus et oubliés du gouvernement. L’Islande a connu un boom économique il y a quelques années, mais il n’a fait que creuser les écarts entre les riches, les citadins et le reste de la population.

Est-ce que l’angle social est la clé pour saisir votre propos derrière l’intrigue criminelle ?
Absolument. JAR CITY s’intéresse au quotidien de gens que vous ne verrez pas en couverture des brochures ou des magasines. Le thriller n’est qu’un vecteur d’évocation d’un pays que j’aime. Si vous avez lu le roman, il est construit avec intelligence, c’est une mécanique parfaite mais le travail d’adaptation est nécessaire, sinon à quoi bon décalquer un univers que le lecteur s’est déjà approprié ? La structure dramatique du film, autour de deux époques qui s’entrelacent et se répondent, n’a rien à voir avec celle du roman, concentrée sur le tueur et émaillée de quelques flash-back. La qualité première du livre, c’est de prendre le contre-pied des intrigues bâties autour d’un psychopathe de génie. L’auteur dépeint un tueur humain et crédible dans ses actes, alors que la plupart des thrillers alignent les meurtres pour en faire un spectacle grotesque et invraisemblable. Pire, ces films ont tendance à glorifier le criminel en le montrant vicieux et brillant. Dans JAR CITY, on tue par désespoir ou parce qu’on y est acculé : le criminel n’est pas flamboyant, il est faible et pathétique. Les
gens qui commettent ce genre d’actes sont mal fringués, souvent au bout du rouleau… ça n’est pas propre à l’Islande, si (rires) ?

Quel regard portez-vous sur la trajectoire humaine des personnages ?
Sans en dire trop sur le tueur, c’est un personnage qui me touche et la trajectoire du film est calquée sur son parcours psychologique : qu’est-ce qui pousse quelqu’un à perdre le contrôle de lui-même et à tuer ? JAR CITY n’est pas un film sur l’acte, mais sur les circonstances qui transforment un homme ordinaire en meurtrier. Dans la description des rapports entre l’inspecteur et sa fille toxicomane, le ton est sombre mais je montre juste la nature humaine telle que je la vois : contradictoire et accidentée. Même si je ne crois ni aux happy ends ni au revirement spectaculaire des êtres, il y a une touche d’espoir à la fin. Si le film paraît très noir, c’est parce que l’histoire qu’il retrace est douloureuse, mais dans la vie, je suis plutôt un optimiste !

Lorsque vous évoquez cette Islande hors des modes, l’atmosphère y est oppressante et le paysage plutôt inhospitalier…
Je ne voulais ni glaciers, ni sublimes cascades ou champs de lave ; je suis allé naturellement vers des paysages déserts, rocailleux, battus par les vents. La rudesse de la nature reflète la solitude et le dilemme de l’humain, lorsqu’il est confronté à des choix irréversibles. D’ailleurs, le personnage principal vient de la campagne, c’est un homme qui n’a jamais pu rompre avec ses racines ni s’habituer à la vie urbaine. Reykjavik est une ville agréable qui a vu s’installer beaucoup de gens en quinze ans, mais la solitude et le mal-être ont souvent pris le pas, en particulier pour les chauffeurs de taxi et les policiers. Lorsque je filme ces petits bourgs, c’est vrai que leur atmosphère d’un autre temps se prête au thriller mais je ne les charge d’aucune malveillance, je les trouve même apaisants. Je constate l’isolement des habitants et le fait que rien de neuf n’y a été construit depuis quarante ans. Cette partie de l’Islande est comme l’une des pièces de la maison qui nous gêne et que l’on évite de montrer à ses invités.

Y a-t-il en vous une part de nostalgie, voire de rejet de la vie citadine ?
Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique, mais on ne saisit pas l’essence d’un pays à coup de cartes postales flattant la modernité. Je suis né à Reykjavik, et ces vingt dernières années, je n’ai fait qu’en partir pour y revenir. Aujourd’hui, je me suis installé ailleurs avec ma famille. C’est une question de choix, mais je fais la différence entre ceux qui décident de partir de la ville et ceux qui vivent à la campagne parce qu’ils n’ont pas d’autre alternative. A travers JAR CITY, j’ai voulu immerger le spectateur dans l’Islande profonde, pour mieux comprendre les racines de notre société. Tous les lieux que vous voyez à l’écran existent vraiment, je ne les ai pas modifiés ou altérés.

L’étrangeté des décors et le comportement de l’inspecteur Erlendur finissent par conférer à l’intrigue une dimension quasi religieuse.
Est-ce un parti pris conscient ?

C’est tout à fait volontaire, parce que je considère le personnage d’Erlendur comme un missionnaire. Lors de ses investigations, il se comporte souvent en solitaire, frappant de porte en porte pour rétablir la vérité et contrer la fatalité. Il mène une existence qui s’apparente à celle des moines, habillé en toute discrétion, habitant un appartement dépouillé. J’ai infléchi le personnage dans cette direction, alors qu’il a un côté James Bond dans le roman, et choisi Ingvar E. Sigurdsson, pour sa présence et sonintériorité. Dans cette perspective, j’ai voulu une musique lancinante, insolite, comme déterrée du passé. Le but était d’accentuer la mélancolie d’une atmosphère finalement plus troublante qu’effrayante. Je trouve aussi que la quête de metteur en scène s’apparente à celle d’un missionnaire. Kieslowski a eu cette phrase magnifique : « Je ne veux pas changer le monde, j’essaye juste de dialoguer avec lui ». Jusqu’à présent, j’ai eu la chance de dépasser les frontières de mon pays pour en atteindre d’autres. Sans prosélytisme, mais avec l’envie de communiquer et de partager un point
de vue, une culture.

Au début du film, Erlendur a cette phrase ironique : « C’est un meurtre typiquement islandais : bordélique et sans intérêt ». JAR
CITY en est le parfait contre-exemple !

Cette réplique m’amuse beaucoup et, de plus, c’est la vérité. Quand j’étais enfant, la majorité des faits-divers se déroulait dans ces régions désertes ; on retrouvait les cadavres dans des grottes ou enterrés à la va-vite. Mais il n’y avait jamais derrière tout ça un maniaque génial : il s’agissait de règlement de compte sordide entre voisins ou de la conséquence d’une querelle pathétique. Je vous assure que ça n’a rien de flamboyant ou de « cool ». L’intrigue du film est plus complexe, mais là, c’est le délice de la fiction.

Il y a d’autres pointes d’humour, notamment lors de l’enquête sur le passé de vieilles dames offusquées…
L’humour est essentiel, mais à petites doses et toujours circonstancié. En l’occurrence, il naît de l’absurdité des situations, effectivement lors de cette scène où la police fait le tour des mamies du coin pour élucider un secret vieux de trente ans. C’est le décalage entre l’horreur des événements et la réaction des « suspectes » qui peut susciter le rire. Dans la vie, lorsqu’on se retrouve confronté à des choses morbides, la situation flirte souvent avec le grotesque et l’absurde. C’est ce qui m’est arrivé sur le tournage de JAR CITY ! Pour les besoins d’une scène, on a demandé l’autorisation de filmer dans un cimetière où l’on creuse un trou, et l’équipe est tombée sur des ossements humains. C’était un corps qui devait s’être déplacé sous terre avec les années, car il y avait des gens enterrés là depuis cent ans. J’ai eu soudain l’idée saugrenue de vouloir conserver un os de la hanche. Une semaine après, mon pick-up a été heurté sur le côté droit par un camion et deux jours plus tard, sur le parking du théâtre national, j’ai eu un autre accident du même côté. Lorsque je suis retourné au garage, j’ai ouvert le compartiment passager droit, et j’y ai retrouvé le fameux os que j’avais conservé, emballé dans du plastique. J’étais sidéré et furieux : j’ai fait remettre l’os à l’endroit où je l’avais pris et le soir même… J’ai prié pour que son propriétaire me pardonne (rires).

Le fichage génétique et médical des Islandais, confié à une société privée, « DeCode Genetics », est une réalité au service de la
fiction du film. Pourquoi avoir choisi de l’aborder sans l’habituelle polémique ?

Cette compagnie a établi en 2002 une base de données qui contient des informations sur 95 % des Islandais depuis l’année 1703, soit en tout 700 000 individus. C’est vrai que la controverse de l’époque a été furieuse, parce que les informations médicales sont fournies par le gouvernement. Bien que le film soit une fiction, celui qui interprète le patron de la société joue son propre rôle, et la scène où il est interviewé a été tournée comme un documentaire. Je ne lui ai fait répéter aucun dialogue, je l’ai juste questionné sur des points délicats et j’ai gardé les passages qui m’intéressaient. S’il a un côté savant fouu, c’est aussi un homme brillant. J’étais surpris d’avoir toute liberté de le critiquer et de pouvoir tourner à l’intérieur de la société. C’est un procédé inhabituel pour un film mais passionnant, parce que je n’aime pas les positions tranchées sur ce sujet. Bien sûr, ce genre de fichier peut être dangereux, on n’est pas loin de BIENVENUE À GATTACA et le risque de se prendre pour Dieu est grand, mais d’un autre côté, il y a les perspectives de compréhension et de guérison de beaucoup de maladies. A travers le film, j’ai voulu alimenter la réflexion, et sur le plan du récit, ce que les personnages y découvrent sur eux-mêmes est un excellent ressort dramatique.

Il y a plusieurs scènes déroutantes où vous filmez les cadavres et la nourriture, à la croisée du morbide et du sensuel…
Ces deux notions ne sont pas incompatibles, surtout lorsque vous vous intéressez à l’existentialisme. L’une des leçons de cinéma les plus marquantes pour moi, c’est REQUIEM POUR UN MASSACRE : Elem Klimov y pousse très loin la réflexion sur la nature de l’homme, lorsqu’il se retrouve confronté à une situation de violence extrême. Pour moi, l’existentialisme est intimement lié à la sensualité et à l’animalité de l’homme : manger est un acte à la fois primaire et un formidable appel aux sens. Dans cette acception du terme, la vision d’un cadavre est aussi un choc pour les sens : trop de films, surtout américains, jouent la carte de la surenchère en associant la mort au dégoût jusqu’à la rendre irréaliste. Cette représentation me déplaît, ça n’est pas ainsi que je conçois la mort et que je choisis de la filmer.

En tant qu’artiste, quelles sont les limites que vous vous fixez ?
Comme tout cinéaste, ce que je montre dépend de la manière dont j’ai envie d’envisager la vie et les gens. Par contre, je ne méprise aucun genre : on peut nourrir une comédie, comme un film noir, de réflexions sur la vie. Par exemple, j’ai terminé WHITE NIGHT WEDDING, inspiré d’ « Ivanov » de Tchekhov : la trame est plus légère, le ton satirique, mais au fond, c’est l’histoire d’un homme lâche, terriblement ordinaire dans sa vacuité. On en revient, comme dans JAR CITY, à
l’observation des êtres. Ma limite est simple : j’aurais beaucoup de mal à m’engager sur un film qui ne me touche pas, ou qui ne s’intéresse pas à l’humain.